Mathieu Kassovitz acteur?

Mathieu Kassovitz : J’ai joué dans mes propres films parce que ça simplifiait les choses, ça faisait des économies de budget et un acteur de moins à diriger ! Je savais exactement ce que je voulais et je l’ai fait simplement. Après on m’a pris au sérieux en tant qu’acteur. Tant mieux ! Mais je peux me permettre de refuser et de n’accepter que ce qui me plaît vraiment : un bon script, un bon réalisateur, de bons partenaires et bien sûr un beau rôle. Je fais l’espion sur les films des autres réalisateurs !
Je connais Costa depuis longtemps, ses fils habitent mon immeuble. Il a vu tous mes films depuis mon premier court métrage et tous ceux où je joue. Mais il m’a quand même étonné parce que, d’habitude, on me propose toujours le même genre de rôle de héros romantique où il n’y a pas grand-chose à faire à part être là. Un prêtre, c’est un rôle fort en lui-même. Comment marcher, comment porter la soutane. Il faut être précis avec soi-même et avec ce qu’implique le personnage. Je pensais pouvoir continuer à travailler à Bucarest sur le scénario de mon prochain film. Impossible. J’ai dû me concentrer totalement sur mon rôle qui demandait une plus grande exigence et une vraie composition par rapport à ce que j’avais joué précédemment.

Le Mathieu Kassovitz de La Haine et le Costa-Gavras de Z et de L’Aveu, ça donne quoi?

M. K. : Un grand film ! Môme, mon père m’a montré ses films et ce que j’ai fait a été influencé par des films comme Z où L’Aveu. Des films forts, profonds, où l’on touche à des sujets importants, primordiaux. Mais il faut des couilles pour faire un film comme celui-ci. Ce n’est pas comme La Haine qui parlait de brutalité policière, là on parle des fondements de notre société. Lorsqu’il touche à la religion et au silence de ces hommes, à la responsabilité, à notre moral, qu’elle soit religieuse ou pas, aux choix de chacun et à notre capacité à résister et à agir, c’est notre identité même que Costa explore. Il accepte aussi de se mettre en danger, de sortir de son environnement, de son confort, de faire un film sans stars.
En Roumanie, nous étions une équipe de presque deux cents personnes et il fallait faire avec. Costa a l’esprit très ouvert et il a réussi à tout retourner à son avantage. Il sait exactement ce qui sera vu ou non dans son film, alors il ne fait pas trop attention à ce qui se passe autour. Moi, à sa place, au bout de trois jours, j’aurais explosé mais, lui, il reste incroyablement calme et concentré.

Vos rapports avec les acteurs allemands, Tukur et Mühe?

M. K. : On est tous arrivés sur ce film tellement motivés… On était tous des acteurs reconnus et confirmés dans nos pays, mais pas de manière internationale. On s’est impliqués totalement et franchement. Tukur est un comédien formidable, un peu décalé dans la vie. Il se balade avec sa casquette en tweed vissée sur la tête, personnage qui débarque des concerts de Kurt Weill. On s’est engueulés sur la musique, mais c’était plutôt drôle. J’entendais son accordéon dans les couloirs de l’hôtel.
Mühe est un personnage plus discret. C’est drôle de voir deux comédiens qui ont quasiment le même âge, mais l’un a grandi et fait carrière en ex-Allemagne de l’Est et l’autre à l’Ouest. Ce sont deux lieux jumeaux, ils n’appréhendent pas le jeu, la liberté de jeu de la même façon.

Vous avez été très ému, lors de votre première projection du film en copie de travail… Puis, de votre portable, vous avez appelé Ulrich Tukur pendant une demi-heure…

M. K. : Avec Tukur, on a beaucoup parlé pendant le tournage. De ce que ça voulait dire de faire un film sur ce sujet, sur la responsabilité, sur notre passivité. On n’a pas refait le monde dans notre hôtel de Bucarest, mais on s’est confrontés à nos doutes, à nos colères et à nos croyances.
En général, quand tu vois pour la première fois un film dans lequel tu joues, tu te regardes… Mais là, je me suis oublié, j’ai oublié Costa, j’ai oublié Bucarest. J’étais ému, par le traitement du sujet, par cette pudeur tellement plus violente. J’ai ressenti cette colère contre notre passivité actuelle, contre notre capacité à s’arranger avec l’horreur. J’ai appelé Tukur parce qu’il explose dans le film, parce que je ne voyais que lui, parce qu’il m’a impressionné, j’étais jaloux de ses talents d’acteur… On a douté parfois à Bucarest sur notre responsabilité de faire un film comme celui-là… Alors, je voulais lui dire aussi qu’on avait eu raison.

Propos receuillis par Anne Abitbol