II. Métisse : « un film de rue »

Comment est venue l'idée de Métisse ?

A l'époque je vivais avec la fille qui jouait dans le film et j'allais souvent aux Antilles avec elle. J'étais le seul blanc et je me suis dit : "bon, moi ça me dérange pas mais qu'est-ce-que je ferais si ma nana me trompait avec un black. Est ce que je dirais que c'est un sale con ou un sale nègre ?"

Mais tu l'as traité comme une comédie...

Finalement... oui, on peut le dire...

Tu pensais que c'était plus facile à aborder par le biais de la comédie ?

Faut pas prendre cela trop sérieusement. C'est surtout une histoire de cul à la fin ! Le faire comme le cinéma français traite ce genre de thème (c'est à dire sérieusement) ça aurait été ridicule.

Tu n'as plus fait de comédies après...

Tous les trucs que j'ai fait c'était en rapport avec ce qui se passait. A part Cauchemar Blanc, Assassin et Assassin(s), je me suis inspiré de ce qu'il y avait autour de moi.

Comment as-tu trouvé le financement pour Métisse ?

C' était une année où il y avait 150 films français qui avaient été fait, dont 50 qui étaient des premiers films. C'était une période où il y avait beaucoup de premiers films français. Certains ne sont d'ailleurs jamais sortis. Canal + achetait presque tout. On était à la fin de cette période là. Tout le monde sentait que ça allait se terminer. Nous, d'ailleurs, on a reçu de l'argent juste la dernière semaine de tournage, quand on était à sec. Christophe (Rossignon) à d'ailleurs été obligé de céder beaucoup de parts. Généralement, pour les producteurs, les premiers films sont sacrifiés. Roca, par exemple, n'a pas gagné grand chose avec le premier film de Rochant parce qu'il a été obligé de vendre toutes les parts pour faire le film.

C'est-à-dire ?

Le principe, quand tu produis un film, c'est de garder un maximum de parts et de vendre le reste aux gens qui peuvent te filer de l'argent. Tu fais ça quand tu as du pouvoir. Tu dis : "le film coûte tant. Si vous êtes intéressés, vous pouvez rentrer dans l'affaire, sinon allez voir ailleurs". C'est l'offre et la demande.

Le C.N.C. est il rentré dans le financement du film ?

Non !

Pourquoi ?

Si tu revois Métisse, à la fin du générique il y a marqué : F.T.C.N.C. parce que je pouvais pas faire plus. Ca veut dire : « Fuck the C.N.C. » Le script leur plaisait pas. j'ai eu la chance d'avoir un producteur qui a dit : "c'est pas grave, on y va quand même". La Haine non plus n'a pas été aidé par le C.N.C. Il y avait même le réalisateur Cédric Klapisch qui est rentré là-dedans (lire entretien avec Christophe Rossignon)...Moi, je refuse systématiquement les propositions officielles parce qu'après il faut dire bonjour. Tu vas dans un festival comme jury avec Alain Sarde, après tu es obligé de dire bonjour à Alain Sarde et cela fausse tout de suite les relations. Ca peut te donner du pouvoir si tu aimes jouer avec ça, mais moi, c'est pas mon truc.


Tu t'es senti un peu écarté à cause de ce comportement ?

Non, non, moi j'aime bien. C'est un peu plus la guerre mais c'est bien. Métisse, on l'a fait en 16 mm avec une équipe très légère. J'ai demandé au chef-opérateur de sacrifier la lumière pour être le plus mobile possible, l'équipe technique a été payée 70 % en dessous du minimum syndical. On était en co-production avec la S.F.P. qui nous fournissait les machinos. Mais c'était agréable parce qu'ils n'avaient jamais vu un réa qui leur faisait lire le scénario pour savoir si cela les intéressait. Ca s'est super bien passé avec la S.F.P. Avec tout ces problèmes d'argent, tu n'as pas toute la liberté que tu veux, mais à l'intérieur de ces contraintes tu es, en fait, totalement libre. Il y a des lois mathématiques : le film coûte tant et tu ne peux pas le faire pour la moitié sinon tu va tout flinguer...Ou alors tu décides de changer le film, comme pour La Haine.

Le tournage de Métisse a duré combien de temps ?

32 jours. Malgré le manque d'argent on a décidé de prendre notre temps. Si bien que la derniere semaine, on avait plus d'argent pour finir le film.

Comment on vit cette situation ?

Moi j'ai un producteur qui me protège de ça. Il me l'a dit après le tournage !

As-tu remarqué lors du premier jour de tournage de Métisse une grande différence entre les méthodes de travail entre le court et le long ?

Je suis plutôt du genre à dire : "quand ce sera fini je serai content". On a tellement travaillé avec Christophe. Je savais que le projet était très fragile. Il y a bien sûr l'excitation du tournage, mais aussi la peur de ne pas finir le truc.

Le groupe Assassin a fait la musique de Métisse...

Et de Fierrot le Pou...

Ok, quel est ton rapport avec ce groupe ?

A l'époque je trainais pas mal dans le milieu du rap français, avant que ça devienne ce que c'est aujourd'hui...

C'est à dire ?

Et bien, avant que ça ne devienne un business. En 82/83 c'était le début et il n'y avait pas beaucoup de gens qui suivaient le mouvement, alors forcément, on se connaissait tous plus ou moins. Il y en a qui sont partis plus NTM, d'autres plus Assassin...

Comment as-tu rencontré Vincent Cassel et Hubert Koundé ?

En fait, le frère de Vincent Cassel fait partie du groupe Assassin. J'étais le seul à avoir un permis, donc je les accompagnais quand ils faisaient des tournées en Province et on m'a présenté à Vincent.

Il avait déjà joué quelque part ?

Il avait fait des téléfilms et quelques longs, mais jamais grand chose d'important. Je le connais maintenant depuis 9 ans et quand j'ai écrit La Haine, j'ai tout de suite pensé à lui.

Et Hubert ?

Je l'ai rencontré lors du casting de Métisse. Il était venu avec son frère, Max. Je l'ai trouvé bien et je l'ai donc repris pour La Haine. Quant à Saïd, c'était un copain de Vincent. Je l'ai fréquenté à Belleville. Quand j'ai commencé à écrire La Haine, j'avais ces trois là en tête.

As tu une méthode particulière pour les castings ?

Pas vraiment, je trouve beaucoup de gens par affinité.

Au niveau de la promotion de Métisse, avais-tu une idée sur la manière de procéder ?

J'ai amené l'idée de l'affichage pirate parce qu'on n'avait pas d'argent pour faire de l'affichage officiel (4). De toutes façons, comme c'était un "film de rues", je me suis dit : "vendons le comme un film de rues". Quand on aura plus d'argent, on fera des grandes affiches.

T'impliques-tu beaucoup dans la conception de la promotion ?

En général oui. Sur Métisse, je me suis fait avoir parce qu'on m'a écarté du choix de l'affiche en prétextant que je n'y connaissais rien. Les gens se sont mal comportés. La sortie de Métisse a été mauvaise, le film n'a pas été soutenu. J'étais très fâché et j'ai décidé que dorénavant, si je devais retravailler avec ces distributeurs, je devrais avoir un regard sur tout. Pour moi, tout ce qui doit sortir sur le film doit être dans l'esprit du film. Le titre, c'est la première relation que les gens vont avoir avec le film : si t'appelles ton film : "Les aventures de Duschmol au pays des prout-prouts", c'est pas la même chose que Assassin(s). C'est comme si THX 1138 s'était appelé "Le Meurtre du Futur". L'affiche est aussi importante. Pour La Haine, c'est quand même un film qui parle de flinguage de flics. L'affiche doit être dure et sans logo. Pas de Chérie FM, de NRJ etc... On reste intègre. Si ça fait moins d'entrées, c'est pas grave, au moins on aura pas baissé notre culotte sur un film politique. Je considère d'ailleurs que l'affiche de La Haine et celle d'Assassin(s) font partie des plus belles affiches du cinéma français de ces dernières années. Luc Besson fait aussi de superbes affiches, même si j'aime moins celle du Cinquième Elément.

Penses-tu que le merchandising puisse servir un film ? Même pour La Haine ?

Prisunic m'avait proposé de sortir des tee-shirts La Haine, mais j'ai refusé. S'il doit y avoir des tee-shirts de La Haine, se seront les gamins qui feront des pirates. A Los-Angeles, il y a des tee-shirts La Haine...J'ai vu Garry Oldman faire une interview avec un tee-shirt de La Haine !

En définitive, qu'est ce que t'a apporté Métisse ?

Il a fait 35 000 entrées Paris et 85000 entrées France. Il est resté deux à trois semaines à l'écran et c'était fini.

Mais a-t-il circulé dans le métier ?

Je ne crois pas. D'ailleurs, certains journalistes me sortent que Assassin(s) est mon deuxième film. Il a eu des critiques correctes, sans plus. Par exemple, aux Cahiers du Cinéma, il y avait un mec, je ne me rappelle plus son nom... Il était petit... Remarque, aux Cahiers, ils sont tous petits. Il avait écrit : "Un film laid, sans ambition". C'était même pas une critique, c'était nul. Je suis allé le voir en tant que jeune réalisateur pour qu'il m'explique. Et puis rien du tout. Après, Les Cahiers du Cinéma ont fait la couverture avec La Haine sans notre accord. D'ailleurs, à la première projection de La Haine pour les journalistes, j'ai dit aux mecs des « Cahiers » que je préférais qu'ils ne voient pas le film.