III. La Haine : « Trois connards avec un flingue ».

Finalement, pourquoi La Haine est-elle en noir & blanc ?

Moi je voulais le film en noir & blanc, mais pour des raisons économiques il a été tourné en couleurs. Christophe m'a dit que pour un film en noir & blanc, on obtiendrait 4 millions de francs. Pour un film en couleurs, on pouvait obtenir 15 millions. Le deal, c'était que si le film marchait, on le laissait en noir & blanc et qui s' il ne marchait pas, on le basculait en couleurs.

Trouves-tu que le noir & blanc soit sous-exploité au cinéma ?

Le noir & blanc, c'est beau, surtout quand tu n'as pas d'argent. Ca cache beaucoup de trucs misérables. Si tu ne peut pas avoir une lumière "Darius Khondji" (5), tu fais ton film en noir & blanc et ça devient du noir & blanc "Khondji". Mais la couleur, c'est quand même mieux.

Est-ce-que le tournage a été plus facile que celui de Métisse ?

Il y avait plus de risques parce qu'il y avait plus d'argent en jeu. T'as plus de pression aussi.

Est-ce-qu'il y a eu des problèmes avec les lieux de tournage et le contexte social ?

On a beaucoup travaillé chez les mecs avec qui on devait tourner, afin qu'ils comprennent vraiment ce qu'on voulait faire et qu'on ne se fasse pas jeter au bout de deux jours de tournage. On avait pris un appart avec les comédiens sur place, deux mois avant le tournage. On dormait là bas, on parlait avec des mecs du quartier. Ca s'est très bien passé lors du tournage, même si la situation était toujours "limite". On recevait des pierres mais c'était des mômes qui jouaient. Cependant, il suffisait qu'un machino pète les plombs, donne une gifle à un gosse et on se faisait jeter en l'air tout de suite. On ne savait jamais, en fait, si on allait tourner le lendemain. Par exemple, on devait tourner un lundi... moi, j'étais à Paris le dimanche et, en sortant du cinéma, un habitant m'appelle pour me dire qu'il y avait une émeute là où on devait tourner le lendemain.

Techniquement, tu as eu un problème avec le flying cam (6). Comment cela s'est-il passé ?

Il y avait trop de vent et les mecs n'ont pas pu contrôler l'engin. On a recommencé trois fois, on se faisait insulter, mais on a été jusqu'au bout.

Combien de temps as tu mis pour réaliser ce superbe plan-séquence où l'on traverse la cité à l'aide d'un steadicam ?

Pas longtemps. Ca prend entre une demie-journée et une journée. Après, c'est le jeu des acteurs qui doit s'adapter à cette mécanique très précise. Pourquoi n'as tu pas de rôle important dans La Haine ? Parce que le seul rôle que je pouvais jouer était celui de Vincent et que je préférais que se soit lui qui le fasse. Je préférais aussi plus me concentrer sur la mise en scène.

Comment a été faite la fameuse scène de la bouteille qui s'écrase sur la terre ?

Au début il devait y avoir un passage de C.R.S devant une affiche. Celle-ci recevait tout de suite après un cocktail molotov et s'enflammait. Mais ça coûtait trop de thunes, alors on a mis l'affiche par terre, on l'a recouverte d'essence et on a balancé la bouteille à 5/6 mètres du sol.

Et la Tour Effel qui s'éteint ?

On avait un chronomètre pour calculer combien de temps il restait, mais ça ne s'est pas éteint quand on voulait. Dans la vraie version, quand les acteurs sortent du champ, on est resté 40 bonnes secondes à tourner avant que la tour ne s'éteigne. Dans la version cinéma, on a coupé discrètement dans le noir pour raccourcir.

A quel moment t'es-tu rendu compte que La Haine était devenu un petit phénomène de société ?

A la fin... Quand tout de bordel était fini. Quelques mois après, je me suis rendu compte que ce qui s'était passé était assez incroyable. Mais tout ça, ça été plus important pour les gens que pour moi. Moi ça ne m'intéresse pas trop et c'est pour cela que je me suis fait avoir parfois. Je ne connaissais pas le système.

As tu senti que le film t'échappait un peu ?

A moi non, mais il a échappé à plein de gens...

Par là même il aurait pu t'échapper...

Moi je savais ce que je faisais. J'ai essayé de le dire aux gens, mais les gens n'écoutent pas. Surtout les journalistes. Ce n'est pas que cela m'échappait, c'est que c'était mal compris.

Et la marionnette des guignols ?

C'était pas très réussi. Je crois qu'ils avaient pris une ancienne parce que ça coûte tellement cher d'en faire une... Ca m'a vraiment étonné de voir ma marionnette. Je me suis dit qu'ils n'arriveraient rien à en tirer. Je me
suis dit que, de toutes façons, c'était juste un phénomène de foire et que deux semaines après je n'y serai plus. Mais eux, je crois qu'ils pensaient que j'allais jouer le jeu et devenir une starlette.

Et la réaction de Jean-François Richet (réalisateur d'Etat des Lieux et de Ma 6-T va Cracker) ?

Qui disait quoi ?

Que La Haine, c'était de la science-fiction...

J'en ai rediscuté avec Jean-François... Ils ont tous pété les plombs. J'avais une cinquantaine de potes qui venaient de la banlieue et, quand La Haine est sorti, je me suis fait insulter. Finalement, je me suis retrouvé avec 5 vrais amis.

C'était la première fois que tu travaillais sur AVID (montage virtuel NDLR) ?

Oui. C'est super. C'est le même niveau que de passer de l'écriture à la main au traitement de texte sur ordinateur.

Est-ce-que La Haine est le film dont tu es le plus fier ?

Non, celui dont je suis le plus fier, c'est Assassin(s)...

Même encore maintenant ? Pourtant, dans l'interview que tu as faite avec Jan Kounen dans Première, tu avais détruit le film...

Oui, parce que c'est un film qui a des défauts, mais n'empêche que je suis très fier de l'avoir fait. C'est plus facile de faire La Haine qu' Assassin(s).

Quelle est la signification de la scène du grand-père dans les toilettes dans La Haine ?

C'était pour dire qu'il y avait des gens qui avaient encore plus de problèmes... Il faut ramener les choses à leur juste niveau. C'est mieux que de faire venir un petit vieux devant les personnages et qui dit : "C'est pas
bien monsieur, il ne faut pas faire cela...". C'est une histoire qui est vraiment arrivée à ce petit vieux. Il rencontre ces trois connards avec un flingue et il leur met un peu le nez dans leur merde...

Comment a fonctionné La Haine au niveau européen ?

La Haine a très bien marché dans le monde entier et a été très bien accueilli...

Au niveau des réactions. ont elles été différentes de celles de la France ?

Les réactions ont été beaucoup moins épidermiques qu'en France.

As-tu ressenti un accueil critique différent par rapport à la France ?

Ils se foutent du côté mode, de savoir qui est le réalisateur. Ils ne me connaissent pas, donc ils s'occupent plus du film en lui-même. J'ai eu plus de problèmes avec Assassin(s).

Comment as-tu convaincu Vincent Lindon de faire une petite apparition ?

Vincent est un espèce de fou boulimique de travail. A l'époque, il voulait travailler sur tout les films. Il m'avait appelé pour faire le rôle de Vince. Je lui ai dit que ce n'était pas possible parce qu'il était trop âgé, et puis ça ne collait pas de toutes façons. Par contre, je lui ai écrit un petit rôle exprès.

Il avait vu Métisse ?

Il voit tout... Il est très branché sur tout ce qui se passe.

Est ce qu'on peut considérer que la scène de cinéma dans La Haine est un embryon du propos d'Assassin(s) ?

On peut le dire comme ça...

Qu'est-ce-qui a conditionné le choix des extraits de films ?

Il y a Dirty Harry, Predator... En fait, ce qui se passe, c'est qu'il change de salle et qu'a chaque fois ce sont des films violents. Ca se termine dans une salle où il y a un dessin animé et Vince tire sur l'écran. Le petit qui est a côté de lui imite son geste. C'était histoire de dire que les enfants imitent les adultes.