V. Kasso acteur : « Ne joue pas pour les machinos ».

As-tu toujours voulu être acteur ?

Non...euh...bon alors... le secret... scoop : J'ai joué, quand j'étais petit, dans un film de mon père et avant dans une mini-série sur Berlioz et je jouais Berlioz à 12 ans... en collants... avec un grand nez... super mauvais acteur. (tout le monde éclate de rire).
En fait j'aimais pas ça. J'ai joué dans Fierrot le Pou parce que c'était simple et que ça m'amusait. Dans Assassin, j'ai joué dedans parce que je voulais savoir si je pouvais assumer la réalisation et l'interprétation pour
me préparer au passage au long.

Comment en es-tu venu à jouer dans Regarde les Hommes Tomber ?

Jacques Audiard avait vu Métisse et m'a appelé... tout simplement. Il m'a fait passer un casting et j'ai eu le rôle. C'était aussi con que ça.

Comment c'était de jouer avec Trintignant ?

C'est un mec super, qui ne travaille plus beaucoup mais il est très secret. C'était très agréable.

T'as beaucoup appris avec lui ?

Il m'a appris un truc fondamental. Un jour il m'a dit : "Ne joue pas pour le machino". C'est à dire que quand tu prépares un plan compliqué, avec un mouvement de caméra et une grue, et que toi en tant qu'acteur tu dois être triste à une terrasse d'un café, tu ne dois pas en faire plus pendant que ça tourne. Tu ne dois pas en rajouter sous prétexte que les techniciens ont bossé comme des fous pendant deux heures pour que toi, tu regardes juste tes pieds pendant le plan. Tu dois juste faire ce que tu as a faire. Cela je l'ai mis en pratique sur Assassin(s).

Jacques Audiard a un cinéma très différent du tien et pourtant on suppose qu'il t'apporte beaucoup de choses...

En tant que cinéaste, pas tellement en fait. C'est tellement différent que je ne peux pas m'en inspirer. J'aime sa façon de faire du cinéma mais je ne veux pas faire la même chose. C'est pas mon truc, même si j'aime le voir.

Un Héros Très Discret doit être dur à se représenter lorsque tu lis juste le scénario...

Comme j'avais déjà fais un film avec lui, je pouvais m'imaginer ce qu'il pouvait en faire. Mais de toutes façons, il faut absolument parler du scénar avec le réalisateur, sinon tu fais tes propre images dans ta tête et ça ne correspond pas du tout. J'ai beaucoup parlé avec Audiard, j'ai jamais vraiment compris jusqu'à ce que je vois le résultat final. Jacques Audiard est un mec spécial qui fait des films spéciaux.

Tu as été surpris par le résultat d' Un Héros très discret ?

Moi j'aime beaucoup le film...

Tu arrives à prendre du recul quand tu te vois sur un écran de cinéma ?

Comme pour moi c'est une expérience plus qu'un but à atteindre, j'oublie au bout de cinq minutes que je suis à l'écran et je regarde le film. Je ne m'occupe pas de savoir si mon oreille est rouge ou si j'ai un bouton.

Même quand tu joues Berlioz ?

Même quand je joue Berlioz !

Comment en es tu venu à faire une apparition dans Mon Homme ?

J'aime participer à ce que font les gens que je trouve intéressants. Si vous regardez bien, j'ai fait de la figuration dans la Cité des Enfants Perdus.

Ah Bon? A quel moment ?

J'ai passé deux jours sur le plateau pour la scène où Ron Perlman casse les chaînes au début du film. Je fais un des badauds. C'était impressionnant parce que le décor était magnifique et en plus ça me faisait très plaisir de voir comment travaillaient Jeunet et Caro, que j'admire depuis le Bunker de la Dernière Rafale. Mais on m'a proposé plein de trucs pour lesquels j'ai dit non. Par exemple, j'ai refusé Une Chance sur Deux de Patrice Leconte parce que j'avais peur de me faire institutionnaliser face à Delon et Belmondo qui doivent être deux fous furieux....

Et Bruce Willis, il est pas un peu fou (9) ?

Non c'est un businessman. On me l'a présenté une fois, le lendemain il se souvenait de mon prénom. Il m'a aidé sur le tournage. Quand il a appris que j'avais fait des films il a demandé à en voir un. C'était La Haine.

Tu as joué aussi dans deux spots de la campagne pour la prévention contre le Sida. Tu n'en a pas réalisé ?

Non. Le problème c'est qu'il fallait choisir dans les scénarios que les gens avaient envoyés. Malheureusement, sur les trente, il y en avait 20 de débiles avec des oiseaux qui chantent et des gens qui courent au ralenti dans la forêt...

As tu été contacté pour faire les courts pornographiques, comme l'ont fait Cédric Clapisch ou Marc Caro (10) ?

Je voulais, mais je me suis enfermé dans une idée et j'avais peur que ça ne marche pas. On avait commencé à chercher des actrices, mais ça risquait d'être un peu vulgaire. J'ai donc préféré laisser tomber.

Est-ce-que le fait d'être acteur te donne une espèce de recul lorsque tu es réalisateur ?

C'est le but : comprendre comment les acteurs fonctionnent.

Tu peux un peu nous parler du nouveau film de Nicolas Boukhrief, Le Plaisir ?

C'est une adaptation de La Ronde où des gens se passent le Sida. Mais c'est pas un film sur le Sida, ce sera un film très étrange et je pense que ce sera très bien (le film sort début Août NDLR).

On peut parler du film de ton père ?

Qu'est que vous voulez savoir ?

Est ce que Robin Williams est aussi poilu en vrai (rires) ?

Mais il y a des films où il n'est pas poilu... Le film parle du ghetto de Varsovie, donc je ne l'ai pas vu torse nu. Je ne peux pas vous renseigner sur la "poilitude" de Robin, mais le mec est génial.

Quel est l'histoire du film ?

Ca fait cinq ans qu'il essaye de monter ce projet. Il est passé par plusieurs producteurs et sa dernière productrice voulait en faire une série télé, ce qui réduisait un peu ce qu'il voulait faire. Plein de gens on dit non, il a demandé à Trintignant qui a dit non. Moi, en parallèle, La Haine avait bien marché aux Etats-Unis et j'avais un petit peu d'écoute. Je suis allé à Hollywood et j'ai compris qu'il était possible de faire plein de choses. Je lui ai donc dit : "pourquoi ne l'envoies-tu pas à Dustin Hoffman ?". Les mecs cherchent des scénarios comme cela parce qu'ils n'en ont pas On adonc commencé à chercher les comédiens qui seraient suceptibles d'être intéressés. Il y en avait deux en tête de liste : Dustin Hoffman et Robin Williams. Robin Williams a dit oui et le film s'est fait.

Ca faisait combien de temps que tu n'avais pas joué dans un film de ton père ?

Ca fait 20 ans. C'était super... C'était une grosse machine.

As-tu trouvé une grande différence de méthode de travail entre les acteurs américains et français ?

L'acteur américain est habitué à ce que le réalisateur ne lui parle pas parce qu'il reste près de son moniteur (11). Quand un réalisateur reste près d'eux et leur donnent des indications, ils aiment vachement ça. Mais l'acteur américain travaille. Tout seul. Je suis allé sur le tournage de Soldier de Paul Anderson (12), avec Kurt Russell, et le réalisateur reste derrière sa caméra. Il dit « moteur ! » et Kurt Russell sait ce qu'il a faire. Les Américains sont très très professionnels.

 

VI. Le Futur : « Personne ne prend le relais ».

 

Quels sont les réalisateurs les plus prometteurs pour toi, excepté en France ?

Paul Thomas Anderson, le réalisateur de Boogie Nights qui est pour moi au top. Pour un premier film, le mec pousse très loin. David Fincher, Brian Singer.

Et les Français ?

Jan Kounen, Gaspar Noë, Jean-Pierre Jeunet, Nicolas Boukhrief ,VincentCassel qui va faire un long-métrage.

Tu penses qu'il y a une nouvelle génération de cinéastes français qui parviennent à faire une cassure avec ce qui a été fait avant ?

Non, je ne pense pas qu'ils fassent une cassure. Une nouvelle génération arrive et c'est normal, les mecs qui ont trente ans maintenant font leurs premiers films. Le problème c'est que 80 % de ces nouveaux réalisateurs font strictement la même chose qu'avant : soit il font des comédies, soit des films intellos.

Oui mais on sent vraiment qu'un groupe s'est formé...

A part les 5/6 qu'on a cités, il y en a une trentaine qui font les mêmes conneries depuis des années. En parallèle, ce sont eux qui continuent à avoir les plus gros budgets : C'est Claude Zidi qui réalise Asterix pour 270 millions de francs, vraiment génial... On en est toujours là. Tandis que nous, on se fait jeter en l'air. Jean-Pierre, Kounen, Noë et moi, on se fait insulter.

C'est bien la preuve qu'il y a quelque chose qui se forme ?

Non, non. Il y a quelques réalisateurs qui font des trucs différents. J'ai la chance d'en faire partie. 80 % des réalisateurs, c'est des histoires d'amour à 4F50... Y'en a ras-le-cul !

Mais on a pourtant l'impression que quelque chose est en train de bouger...

On verra dans 10 ans, quand les jeunes seront vieux... Pour l'instant c'est que de la merde. On a fait quelques films qui ont fait un peu de bruit et on verra si ça porte ses fruits ou pas. Mais moi, pour l'instant, je n'ai pas
envie de faire des films en France. Si je continue en France, je serai obligé de faire du commercial, ou si je continue dans mon truc, là, je ne vais pas aller loin, tu vois ? Et puis si je dois faire du commercial, je préfère le faire aux Etats-Unis parce qu'au moins, ici, c'est du commercial où tu t'amuses. T'es pas obligé de te taper Clavier. Ici tu peux faire Boogie Nights, qui est un film commercial mais magnifique. Titanic, tu ne peux pas faire mieux... c'est vachement intéressant de travailler ici. (13)

Mais justement vous êtes un groupe à défendre ces idées et aussi à défendre le cinéma de genre... en tout cas, quelque chose qui pourrait déboucher le cinéma français...

Oui mais regardez : qui a pris la relève de La Haine ?

Pour l'instant personne, bien sûr, parce que les institutions françaises sont très lourdes à bouger. Mais il se passe quand même des petits trucs...

Oui mais le problème, c'est que ce n'est pas le cinéma français qui bouge mais des individus. Sur tous les films de cette mouvance, aucun n'a eu d'avance du C.N.C. ! C'est pour ça que j'ai du mal à dire que le cinéma français bouge. Y'en a certains qui font du cinéma, tant mieux. Le cinoche français a du pot d'avoir des gens comme Kounen, Noë, Dupontel... mais ce ne sont en aucun cas les institutions bureaucratiques et intellectuelles qui aident à créer ça. Faire Dobermann ou La Haine, c'est la guérilla pour trouver des sous.

Et donc tu ne trouves pas que ça bouge un petit peu...

Non, ça bouge un petit peu quand Dobermann marche, mais personne ne prend le relais.

Ils ne peuvent peut être pas...

Mais j'en lis, des scénarios, et je peux vous dire que des mecs aussi gonflés que Jeunet et Caro, il n'y en pas beaucoup. Aujourd'hui, les mecs qui font des trucs, vous les avez et basta. Moi j'ai la chance d'avoir un producteur qui accepte de se lancer sans avoir de sous, mais sans lui je n'aurais peut être jamais fait de films. Si je comptais sur le C.N.C. ou Alain Sarde, j'attendrais toujours. Pour moi, tant que ce petit mouvement ne devient pas plus officiel, que le C.N.C. ne reconnaît pas ce genre de films, que les critiques ne reconnaissent pas ce genre de films, que le système commercial et intello ne rendent pas ces films viables, rien ne change. Quand le C.N.C. donnera de l'argent à Dobermann, les choses changeront.

Oui mais les films changent, c'est le principal...

Oui bien sûr, il vaut mieux se dire qu'il y a des gens qui arrivent à se battre dans ce merdier de cinéma français de merde. Mais ce n'est pas : le cinéma français change, c'est : il y a des gens qui font des choses intéressantes. Sans déconner, la plupart de ces gens se cassent aux Etat-Unis. Ca me casse les couilles...

Quels sont tes projets ?

Là, je vais faire un film de studio dont je ne serai pas l'auteur du scénario, que mon rôle de réalisateur puisse se limiter à celui d'un technicien. Sinon, j'écris deux films pour la Gaumont : Une histoire de voyage dans le temps.

Un peu à la Retour ver le Futur ?

Oui, mais c'est vachement dur, parce que dès que tu crois tenir une bonne idée, tu réalises tout à coup que Zemeckis l'a déjà exploitée. Dans mon film, le mec retournerait dans le passé à plusieurs époques de sa vie, et se retrouverait en plusieurs exemplaires. Mon autre projet est un film de S.F. qui se passe dans l'espace.

Tu as une petite idée du casting ?

Non, pas vraiment, mais il y a des acteurs avec lesquels j'aimerais bosser comme Sean Penn, Tim Roth, Gary Oldman ou Mark Walhberg (le héros de Boogie Nights NDLR).

Et des actrices ?

Bof. Non. la seule avec laquelle j'aimerais tourner est enceinte : c'est Jodie Foster. Sinon y'a la nana qui joue dans La Mutante.

Natasha Henstridge ?

Ouais. Et Pamela Anderson aussi.

 


 

(1) Nous avons débuté cette série d'entretiens en vouvoyant Mathieu Kassovitz qui, très vite, nous a demandé de le tutoyer. Pour la clarté de l'entretien, nous avons opté pour le tutoiement tout le long de la
retranscription.

(2) Pour l'anecdote : au moment où nous avons passé ces questions à Mathieu Kassovitz, notre entretien a été interrompu pendant quelques instants par Luc Besson qui lui téléphonait sur son autre ligne !

(3) Un travelling avant accompagné d'un zoom arrière (ou l'inverse) qui déforme la perspective de l'image. Revoyez Vertigo ou Les Dents de la Mer.

(4) On pouvait voir à l'époque de la sortie, des affichettes collées sur les murs de Paris. « Le 20 mai nous seront tous.Métisse » y était inscrit rouge sur fond noir.

(5) Directeur de la photo de J.P Jeunet et de Seven.

(6) Hélicoptère miniature équipé d'une caméra télécommandée. Duboi, avec qui Mathieu Kassovitz avait déjà travaillé pour le générique de Métisse, a effacé numériquement l'ombre de l'appareil qui était visible sur une paroi
d'un immeuble.

(7) Apparemment , il y avait un long travelling avant sur un kiosque, bourré de journaux pornos. Wagner aurait « dépassé » la caméra dans son mouvement.

(8) Caméra pilotée par ordinateur.

(9) Pour le 5 ème élément bien sûr.

(10) Courts métrages pornos prônant l'utilisation du préservatif diffuséssur Canal +.

(11) De son écran vidéo pour vérifier les plans tournés.

(12) Réalisateur de Mortal Kombat et d'Event Horizon.

(13) L'entretien a été réalisé en ligne directe de Los Angeles, où Mathieu Kassovitz travaille actuellement d'arrache-pied sur ses futurs projets.