Cinelive n°39, octobre 2000
Propos recueillis par Philippe Paumier
(Questions posez par des lecteurs)

 

Comment allez-vous ? (jeannouk@hotmail.com)

Mathieu Kassovitz : Bien, merci ! On vient juste d'achever le film, donc toute l'équipe est un peu fatiguée. Quinze jours avant la sortie, c'est toujours pareil. Ensuite, le résultat ne m'appartient plus : je ne redoute ni la presse professionnelle ni les entrées. Par contre, j'appréhende énormément la première projection que j'organise pour ma femme, mes parents, mes amis. C'est là où on a besoin de savoir si le film est bien, et, quoi qu'il se passe, mes proches seront toujours plus honnêtes que les critiques.

Pourquoi vous êtes-vous tourné vers un scénario dont vous n'êtes pas à l'origine ? S'agit-il d'un coup de cœur pour le roman ? (souphie@wanadoo.fr)

En tant que réalisateur, c'est intéressant d'approcher tous les styles, notamment le cinéma américain d'action, comme "Le silence des agneaux", où l'on ressent l'amour du travail bien fait, à l'inverse de "60 secondes chrono", par exemple (rires). Le roman me donnait l'opportunité de m'attaquer au film de genre. Je sais que je ne saurais pas inventer une histoire comme ça. D'autre part, mon but n'était pas, toutes proportions gardées, de faire comme Kubrick, qui a adapté "Shining" à sa sauce et s'est mis à dos Stephen King. Là, il s'agissait de coller au film de commande, sans connotation péjorative. Par contre, je m'approprie forcément le sujet dans la mise en scène, parce que dans ce que j'ai lu, j'ai trouvé des thèmes qui me préoccupent comme l'eugénisme ou le nazisme. Il y a aussi plein de passages que l'on a été obligé de sacrifier pour la compréhension, dans la mesure où le roman fait cinq cents pages et que je n'avais pas envie de scènes informatives. Prenez "Sleepy Hollow" : il y a vingt minutes d'explications, c'est chiant et on ne comprend pas davantage ! Sur "Les Rivières Pourpres", il fallait aller à l'efficace, mais c'est un exercice que je n'aurais pas pu réussir sans l'auteur ni les comédiens. Le plan d'arrivée, la stature et le charisme de Jean suffisent pour installer ce personnage de flic mythique, et c'est la même chose pour Vincent.


Est-ce à cause de l'accueil catastrophique d'"Assassin(s)" que vous vous êtes lancé sur un film de genre, a priori inattaquable sur ses intentions ? (Philippe-Par.Revel@socgen.com)

Je ne me suis pas posé la question en ces termes-là. Après "Assassin(s)", je me suis dit : "J'ai fait le film que j'avais à faire, à cette époque-là. Maintenant, il faut faire gaffe." Je savais qu'en m'obstinant à faire des films comme ça, je me retrouverais sur une voie de garage où je continuerai d'exister comme artiste mais sans pouvoir réaliser mes ambitions. Il n'était pas question de s'assagir, mais de m'amuser après avoir galéré sur les autres films. Il n'y a aucune obligation de souffrir et, par moment, il faut prendre du recul. Là, on me donnait cent millions pour réaliser un polar avec Jean Reno et Vincent, d'après un super bouquin, je n'allais pas dire non ! Je n'ai pas de programme politique par rapport au cinéma, ni d'ambition artistique au-delà du film que je tourne. Peut-être que je ferai un jour "60 secondes chrono 2" si j'en ai envie le jour où on me le propose !

Ces derniers temps, les films de "serial-killers" ont fleuri sur nos écrans, avec brio ("Seven") ou de manière calamiteuse ("Résurrection", "Six-Pack"). D'où mes deux questions : 1) Les profilers sont unanimes pour reconnaître que les tueurs en série adorent qu'on les érige en icönes. Ne pensez-vous pas jouer leur jeu en filmant les crimes de l'un deux de manière stylisée ?

Je peux comprendre que sur un film de Haneke ou sur "Assassin(s)", on puisse s'interroger sur l'impact de la violence. Par contre, pour un vrai film de genre, c'est comme se demander si faire "Piège de cristal" pouvait donner aux terroristes l'idée d'aller braquer un immeuble ! "Les Rivières Pourpres" est un film où le spectateur va en avoir pour son argent, comme lorsqu'on lit le bouquin. Moi, ça me fait chier quand j'ai l'impression qu'au cinéma on se fout de ma gueule parce qu'il y a de belles images, des effets spéciaux, mais pas de fond ni de mise en scène, ce qui est le cas de "Résurrection" et d'autres films bidon. A l'inverse, regardez "Usual Suspect" ou "Sixième Sens" : c'est l'exemple type du popcorn-movie élégant et brillant. Le cinéma de "Spielberg", c'est pareil, je suis un inconditionnel !

2) Que pensez-vous apporter à ce genre, où tout semble avoir été dit ? (florent.martin1@libertysurf.fr)

Rien n'est dit, ça n'est pas vrai. Mon ambition n'était pas de réécrire le genre, car il existe aux Etats-Unis, avec deux, voire trois fois plus d'argent que chez nous, donc c'est imbattable, on ne peut pas marcher sur leurs plates bandes. Je me suis freiné sur l'envie d'inédit, parce que c'est la première fois que je m'attaque au genre, et que je ne viens pas de la pub comme Fincher : je l'ai pris avant tout comme un exercice de style. D'ailleurs, en acceptant de faire "Les Rivières Pourpres", je croyais que j'allais enfin être tranquille et serein. Pas du tout ! C'est une machine de dingues, on est en guerre tous les jours, il pleut, il neige, les caméras cassent... En même temps, je pense que le jour où je me sentirai cool sur un film, le résultat sera mauvais. Je sais que je ne travaille bien qu'en étant énervé !

Avec le recul, comprenez-vous les reproches vis-à-vis de la violence prétendument gratuite d'"Assassin(s)", alors que celle de "Fight Club" est loin d'avoir soulevé le même tollé ? (philippewendling@wanadoo.fr)

Oui, parce que "Fight Club" est réalisé par un génie, et beaucoup plus facile à ingurgiter qu'"Assassin(s)" ! C'est l'arrogance de mon film qui a été mal reçue : je l'ai quand même présenté à Cannes devant tous les journalistes de la planète en leur disant : "Vous êtes des merdes, vous élevez vos enfants n'importe comment !" Je m'attendais à ce type de rejet, mais le tournage a été franchement plus douloureux que les réactions qu'il a provoquées. Seulement, je pensais que les journalistes allaient se prêter au jeu et comprendre la distance. Au lieu de ça, j'ai trouvé des connards pour écrire : "C'est le plus mauvais film de l'histoire du cinéma." Ca n'est pas vrai, le deuxième peut-être, mais pas le premier ! (rires) Bien sûr, "Assassin(s)" est parfois malhabile, trop rentre-dedans, mais il sera toujours là dans vingt ans, contrairement à certains...

A votre avis, que faut-il changer dans le cinéma français pour qu'il puisse devenir un cinéma efficace, sans pour autant copier les Américains ? (David Nadaud, Argenteuil)

Rien ! C'est formidable que toutes les sortes de cinéma, Jacquot, Assayas, Gans ou moi cohabitent, avancent en parallèle. Il faut juste qu'il existe des réalisateurs avec des envies différentes, comme faire des films de genre, et qu'ils trouvent des producteurs assez barjots pour se lancer dans l'aventure. J'ai 33 ans, une génération chasse l'autre : les mecs de 20 ans vont arriver avec un nouveau souffle et me mettre à l'amende. Enfin, pas trop vite, pas avant que j'aie atteint la quarantaine... (rires) On va forcément beaucoup apprendre d'eux, comme de tous les bons films de n'importe quelle source artistique. On se nourrit tous les jours des autres, directement ou indirectement : personne ne peut le nier parce que tout a déjà été fait.

Prévoyez-vous de revenir à l'écran dans un film que vous ne réaliserez pas ? (philippewendling@wanadoo.fr)

Ce n'est pas mon métier, donc je le fais uniquement pour des metteurs en scène que j'aime. Je sais que je serais prêt à jouer n'importe quoi si Jeunet, Caro, Kusturica, Costa-Gavras ou Spielberg me le proposaient ! Je ne sais pas "mentir", ça n'est pas mon truc, contrairement à des mecs de talent comme Cassel ou Serrault. Si vous me dîtes que je suis bien dans "Un héros très discret", c'est un compliment qui s'adresse à Jacques Audiard, pas à moi ! Là, je suis sur le point de tourner avec quelqu'un que j'admire, j'en ai des frissons parce que je sais que je n'ai pas le droit à l'erreur. Ce sera LE test !

Que devient votre projet de film de science-fiction avec Jodie Foster ? (benjamin.gouzien@wanadoo.fr)

Là, ce sont des rumeurs. Vous allez voir que je vais finir par faire un film d'auteur avec Jean-Claude Van Damme ! (rires) C'est vrai que j'ai rencontré Jodie Foster lorsqu'elle s'est impliquée pour distribuer "La haine" aux Etats-Unis, et que nous avons travaillé sur des projets communs, mais la mise en place prend du temps. J'ai aussi deux autres projets de science-fiction, dont un construit comme "Retour vers le futur". Mais si je me lance, il faut que tout soit sécurisé, et ça peut prendre encore dix ans. C'est pour ça que je préfère prévoir à long termes, avoir un fond de projets, des structures comme MNP Entreprise et 1B2K, avec Besson et Kounen. Pour l'instant, celle-ci est en stand-by parce que nous avons tous les trois de fortes personnalités et des emplois du temps inconciliables !