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Animateur : Thierry Dujeon :
-( Retranscription )-

 

Mathieu Kassovitz n'a que 33 ans. Il a réalisé quatre longs métrages et il a déjà connu le meilleur et le pire. Le triomphe, à la fois critique et commercial avec "La haine", il y a cinq ans, et puis l'échec, dans les mêmes proportions, avec "Assassin(s)", il y a trois ans. Mercredi prochain sort donc son quatrième long métrage, "Les Rivières Pourpres", adapté du best-seller du même titre de Jean-Christophe Grangé. Bonsoir Mathieu Kassovitz.

Mathieu Kassovitz : bonsoir.

C'est la première que vous faîtes, ce que l'on appelle dans le milieu du cinéma un film de commande, c'est à dire que vous êtes pas à l'origine du projet. Qu'est-ce que ça change pour un metteur en scène ? Est-ce que ça change des choses ou est-ce que c'est exactement la même chose ?

Ca change dans le sens où quand on écrit ses propres histoires, on... enfin moi, personnellement, je raconte des histoires qui me sont assez proches et intimes, même si c'est pas de l'autobiographie, ça concerne ma vie quotidienne et heu... Et quand on adapte le bouquin d'un autre, on part sur une idée heu... (il réfléchit)

Plus dure ?

Non, c'est pas plus dur, c'est différent ! C'est un exercice qui m'intéressait et que j'avais envie de faire. C'est très très dur d'écrire ses propres sujets et c'est assez agréable de... enfin, je pensais que ça allait être simple de partir sur l'idée d'un autre et en fait c'est beaucoup plus compliqué. Donc c'est moins intime, mais c'est aussi personnel.

D'accord. L'histoire des "Rivières Pourpres", pour ceux qui ont pas lu le livre de Grangé, c'est donc deux flics qui enquêtent au départ séparément sur une série de meurtre dans la région de Grenoble et qui dans leur enquête finissent par se rencontrer.

-( extrait du film )-

Dans l'histoire elle-même, écrite par Jean-Christophe Grangé, qu'est-ce qui vous a donné le plus envie ?

Ben je pense que pour tous les gens qui ont lu le livre, et il y en a beaucoup...

Cinq cent mille ventes.

Ouais ! Ca veut dire deux millions de lecteurs environ... Il y a un truc évident qui arrive c'est qu'on voit visuellement le... le livre. On le voit quand on le lit et pour un metteur en scène, c'est un plaisir total parce que l'ambiance de la montagne et la région Grenobloise, là où on a tourné... Comme c'est un ancien reporter, un grand reporter, il s'est beaucoup documenté et on a... Ben j'ai fait que retrouver ce qu'il y avait dans le bouquin.

Le fait que ce soir un thriller, ça a joué ?

Ah ouais, ben bien sûr ! Parce que c'est... Vous savez, moi je suis metteur en scène à la base, hein, je suis rien d'autre. Donc, tout ce que j'ai envie c'est de raconter des histoires... n'importe lesquelles, suivant qu'elles me touchent un minimum et le thriller fait partie de l'exercice de style obligatoire pour un metteur en scène qui aime son métier.

Comme spectateur, votre thriller...

Favori ?

Ouais.

Ah ! Il y en a tellement ! Là, ça va être trop compliqué parce que je vais repartir dans mes pensées... Non mais, je suis un grand amateur de cinéma d'action et de grand spectacle. Tout ce que j'aime c'est qu'on respecte le spectateur e qu'on le prenne pas pour un con. Donc je veux passer deux heures agréables et je veux ressortir heu... et je veux que le film me colle à la peau. Donc, j'ai essayé de faire ça, j'ai essayé de retrouver ça pour me faire plaisir en tant que spectateur et bien sûr en tant que metteur en scène.

Dans le film, donc, les cadavres que ces deux flics trouvent un peu partout sur leur chemin, sont mutilés, les victimes ont été torturées. Vous montrez ça de manière très crue, mais en même temps, vous allez jamais jusqu'à tomber dans le gore. Comment est-ce qu'on trouve, ce que vous vous estimeriez être le juste milieu ?

Ben... on se colle à un film de genre, donc on sait qu'on fait... le bouquin est un thriller donc on colle à ce genre-là. C'est un genre qui existe depuis longtemps. C'est pas un film d'horreur, c'est pas non plus un film policier, c'est le juste milieu. Donc il faut pas trop rentrer dans l'horreur ; ce doit être très graphique, ce doit être assez beau. On a travaillé avec des techniciens, des gens aux effets spéciaux absolument géniaux qui nous ont fabriqué des corps étonnant, qu'on a pu filmer de très très près et on a joué plutôt sur le graphisme que sur l'horreur pure. C'est un film très visuel et qui doit... qui accroche l'œil... parce qu'on raconte pas une histoire réelle, on raconte... enfin, c'est du "grand guignol", mais donc il a fallait coller visuellement à cet état d'esprit. Et puis c'est pas... le but n'est pas d'horrifier les gens. Le but est de leur faire participer à l'action et faire participer à l'enquête policière.

Dans certains moments, on trouve des cadavres... Il y a des moments où j'ai l'impression de voir des plans qui auraient pu être dans "Se7en", ou dans "Le Silence des Agneaux". C'est le genre d'ambiance que vous avez recherché ?

Ouais, ben c'est la référence ultime. Ca, c'est des thrillers qui nous ont marqué et qui nous marqueront encore pour des années, donc, tout ce qu'on peut faire c'est respecter ce qui a été fait et essayer d'emmener sa touche personnelle

Il y a... A propos de plan, dans le film, il y en a un - je déflore rien - mais au début du film, il y a un plan d'installation avec une voiture qui serpente la montagne, filmée d'hélicoptère ; c'est "Shining" de Kubrick, non ?

Non. C'est marrant parce que c'est un truc qui est revenu, là, j'ai vu ça dans deux/trois films. J'ai vu ça dans "Harry, un ami qui vous veut du bien", qui a le même style de générique. Heu... ouais ben c'est "comment décrire une voiture, un mec qui arrive de Paris à la montagne ?", bon ben c'est beau de haut (rires). C'est aussi con que ça. (rires)

Pour adapter "Les Rivières...", vous avez bossé avec Jean-Christophe Grangé, l'auteur du roman. Vous avez écrit le scénario ensemble. Est-ce que c'est un bouquin que vous avez trouvé particulièrement difficile à adapter, parce que le roman il est dense, très très dense !

Ouais ben il est lourd, il fait 450 pages et c'est écrit très petit et c'est très très très compliqué, ouais. Donc, quand j'ai lu le bouquin, ma première peur était : "Bon, est-ce que c'est adaptable ?" Bien sûr que c'est adaptable. Le seul truc c'est "comment l'adapter ?", qu'est-ce qu'il faut garder, qu'est-ce qu'il faut virer ? Il faut sabrer plein de choses, il faut en garder d'autres, il faut aussi en changer parce que il faut respecter les lecteurs et ne pas leur amener exactement la même chose, mais il faut garder... il faut se préoccuper de l'ambiance du film, l'atmosphère qui était dans le bouquin et heu... et c'est à quoi on s'est attelé avec Jean-Christophe ; virer tout ce qui n'était pas essentiel à la compréhension, et garder l'action, garder le rythme, faire attention au rythme, faire attention à l'ambiance et à... ben à tout ce qui va faire le corps du film pour pas qu'on s'emmerde !

Au risque de faire parfois très elliptique ?

Ben il faut ! Il faut, il faut. De toute façon, c'est tellement compliqué son bouquin que impossible, même sur un film de trois heures, de tout expliquer. Même dans 450 pages de bouquin, quand on l'a fini, on termine en faisant : "Fffiuuu, j'ai pris une claque dans la gueule ! Maintenant j'ai besoin de réfléchir à qu'est-ce qui s'est passé, à comprendre toute l'histoire." Le film, c'est exactement la même chose ; on se prend deux heures dans la gueule, et on termine normalement, on va bouffer avec ses copains, on revoit tout ce qui s'est passé...

On va bouffer ? Heu...

Ah si, si ! Non, c'est un film où on se sent bien. C'est pas...

Il va falloir un super appétit !

Non, mais j'ai rencontré des journalistes qui m'ont dit : "C'est un film très noir, très violent." Des films noirs et violents j'en ai fait avant, celui-là je trouve que c'est... C'est super graphique, ça a été fait pour être beau...

En tout cas c'est un thriller !

Ouais, c'est un thriller, il y a des morts ! Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ?

Cela dit, le film, il aurait pu, pour peut-être avoir moins ces problèmes vis-à-vis de la densité du bouquin de Grangé, il aurait pu être aussi un peu plus long. Il fait 1H45, ce qui est la durée standard. C'est pour tenir dans la tranche standard des séances de cinéma - 2heures tout compris - et donc ne pas se priver de séances qui rapportent ? C'est un choix de producteur, ou 'est votre choix à vous ? Dans le monde merveilleux de Walt Disney, vous auriez fait un film de 2H30, ou 2H45 ?

Non, non, surtout pas chez Walt Disney, non. Non, mais j'aurais jamais fait un film de 2H30 parce que c'est pas intéressant. Ce qui est intéressant, c'est de tendre le film. Il faut que ce soit... Il faut que le spectateur, de la première image à la dernière image soit (il mime quelqu'un, bouche grande ouverte, scotché à l'écran) comme ça, il y a pas de... C'est pas un film où la psychologie est le plus important. C'est un grand spectacle, et la règle d'or des grands spectacles, c'est "On ne se fait pas chier !", c'est tout. Donc, passer la barre des deux heures, c'est... il faut être très fort, et puis ça fait partie généralement d'un autre genre. Nous, on s'est attelés à coller au genre, vraiment. C'était un exercice que moi j'avais envie de faire, et on a respecté les règles de ce genre. Il y a les policiers, vraiment les deux forces qui se retrouvent à un moment et qui s'opposent, mais qui se complètent. Il y a des petites blagues autour pour faire vivre l'ensemble, il y a les cadavres, il y a l'ambiance... Vraiment, c'est... moi c'est ce que j'aime voir au cinéma. Enfin, j'aime pas que ça, mais ça fait partie des films que j'aime voir ; le but pour moi était de respecter ces règles donc, aucun intérêt de monter au-dessus de deux heures...

Alors on a vu, là, dans l'extrait, et puis on vient d'en parler ; il y a Vincent Cassel. Il y a souvent dans le monde du cinéma une relation spéciale qui s'établit entre un réalisateur et un acteur - ou une actrice. Avec Vincent, vous avez trouvé votre moitié ?

Ben oui, bien sûr, oui. Depuis "Métisse", on se lâche plus. Je l'aime bien parce qu'il grandi, il prend du poids, il prend de l'âge, il prend vraiment de la... de la valeur avec le temps et je suis super content d'être son coéquipier là-dedans parce que c'est moi qui en profite, hein ? Donc, nous, on s'est rencontrés en fait pas du tout dans des conditions cinéma et on devenu copains avant de travailler ensemble, et voilà, c'est un gars... Il est beau et puis il est généreux, il se lâche et puis il devient de plus en plus beau... voilà, quoi.

C'est tout ? (rires) Ca va les chevilles, Vincent ?
Heu... juste une petite chose avant de terminer ; tous ceux qui suivent le cinéma savent que vous avez passé deux ans aux Etats-Unis, notamment pour écrire un projet, un vieux projet que vous avez de film de science-fiction. Est-ce que c'est le prochain Kassovitz, ou il y aura autre chose ?

Honnêtement, j'ai aucune idée de ce que va être mon prochain film, parce que terminer un film, c'est long, et l'erreur que j'ai peut-être faite sur "Assassin(s)", c'est d'enchaîner tout de suite après "La haine" et de partir tout de suite en réaction à quelque chose et vouloir appuyer, enfoncer le clou. Il faut prendre son temps ; ça va, je gagne ma vie maintenant, je vais réfléchir... Et puis tout ça, c'est une histoire d'envie, hein ? Il faut pas essayer de tirer un plan de carrière, il faut seulement s'amuser.

Merci beaucoup, Mathieu Kassovitz.

Merci à vous.